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ETHIQUE  DE  RELIANCE,  ETHIQUE  DE LA  RELIANCE :
une vision duelle illustrée par Edgar Morin et Michel Maffesoli


En 1985 sortait de presse le premier ouvrage concernant le concept de reliance1. Auparavant, cette notion avait fait l'objet en Belgique, de 1975 à 1981, d'une vaste étude pluridisciplinaire sur les aspirations de la population, notamment en matière de reliance et de  lien social2. Quelques années plus tard, en 1996, cette même notion a constitué le thème central d'un livre collectif réunissant les contributions de quarante-cinq chercheurs de différentes nations, spécialistes de quinze disciplines scientifiques, relevant des sciences dites humaines pour la plupart, des sciences dites exactes pour quelques-uns3. Ce concept a été rapidement adopté au sein de multiples associations à vocation sociale et psychosociale ainsi que par des sociologues africains qui y ont vu une clé pour rendre compte des avatars subis par leurs cultures traditionnelles face à l'intrusion de la modernité occidentale, système socio-scientifique à base de division et de déliance (c'est-à-dire de rupture de liens humains et sociaux fondamentaux).

Malgré cela (ou à cause de cela), il a éprouvé - et éprouve encore - d'indéniables difficultés pour se faire une place au soleil de la sociologie académique. Sans doute le caractère " duel " - à la fois psychologique et sociologique, donc essentiellement psycho-sociologique 4- de cette notion nourrit-il la réticence des sociologues purs et durs, formatés à certains types de raisonnements, méthodes et analyses ? Il n'empêche. Deux sociologues d'audience internationale - Edgar Morin et Michel Maffesoli  - ont fait exception, ont saisi la valeur heuristique  de cette notion,  y ont eu régulièrement recours et s'en sont fait  avec constance et autorité les avocats chaleureux.

Deux exceptions qui confirment la règle. Morin et Maffesoli, quel que soit leur incontestable rayonnement, ne sont pas considérés comme faisant partie du " petit monde " de la sociologie officielle... Deux francs-tireurs aux marges de celui-ci.. Le fait que leurs interprétations, analyses et descriptions du monde contemporain comporteraient des dimensions proches de la psychosociologie ne serait-il pas quelque peu dérangeant pour les forteresses disciplinaires repliées sur elles-mêmes, en ces temps de disette financière ? Leur vocation à relier des savoirs trop souvent séparés (sociologie, psychologie, philosophie …) ne constituerait-il pas un crime de lèse-majesté et ne justifierait-il pas leur relatif ostracisme ? Toujours est-il  que  ces  auteurs prolixes viennent tous deux - convergence fortuite … mais peut-être moins qu'il n'y paraît - de consacrer un chapitre de l'un de leurs derniers ouvrages aux rapports entre l'éthique et la reliance. Edgar Morin, dans le sixième et ultime tome de La Méthode, son œuvre maîtresse, intitule un de ses chapitres Ethique de reliance5.

Michel Maffesoli fait de même dans son livre Le réenchantement du monde, mais en analysant, lui, l'Ethique de la reliance6. Ethique de reliance, éthique de la reliance : deux expressions proches, point toujours aisées à distinguer, et pourtant différentes en leur essence. Notions duelles, qui sous-tendent la vision " duelle "7 de nos deux éminents auteurs : elles sont inséparables, distinctes et complémentaires, forment une paire philosophique, un tout, une entité en deux parties. Il se fait que, personnellement, j'avais naguère tenté de cerner cette nature duelle des rapports enre éthique et reliance, les contours spécifiques de l'une et l'autre expression, en conclusion de l'ouvrage collectif évoqué il y a quelques instants8. Je ne sais si nos deux sociologues ont perçu ou eu conscience que ces deux expressions n'étaient pas équivalentes. Ils ne le précisent pas, en tout cas. Point de " duel " entre eux … et pourtant leur vision des enjeux est " duelle ", complémentaire. Car, à travers la différence de leurs points de vue, leurs analyses sont révélatrices de deux approches personnelles, confortant la nécessité d'identifier la spécificité de chacune des expressions en cause. Voyons donc cela d'un peu plus près, à partir de nos trois écrits.

Edgar Morin et l'éthique de reliance

La notion de " reliance " est omniprésente dans le livre d'Edgar Morin. Non seulement dans son chapitre sur " Ethique de reliance ", mais aussi à de multiples autres endroits (pas moins de sept citations en ne se référant qu'à
la seule table des matières …). Il la définit dans les termes suivants :
La notion de reliance … comble un vide conceptuel en donnant une nature substantive
à ce qui n'était conçu qu'adjectivement et en donnant un caractère actif à ce substantif.
" Relié " est passif, " reliant " est participant, " reliance " est activant.
On peut parler de " déliance " pour l'opposé de " reliance ".9

Dans son premier chapitre, il précise ainsi sa conception des rapports entre éthique et reliance :  
Tout regard sur l'éthique doit percevoir que l'acte moral est un  acte individuel de reliance :
reliance avec un autrui, reliance avec une communauté, avec une société  et, à la limite,
reliance avec l'espèce humaine.10

Ce faisant, il cerne bien les trois dimensions principales du projet et de l'acte de reliance : à soi (celle-ci, toutefois est chez lui plus implicite que concrètement affirmée), aux autres, au monde … en y ajoutant la reliance à l'espèce humaine. Puis il met l'accent sur l'éthique de communauté en tant que forme particulière de l'éthique de reliance et de solidarité. Nous retrouvons ici l'opposition classique entre les relations primaires, chaleureuses, affectives de la Gemeinschaft (la communauté) d'une part, les relations secondaires, froides, techno-bureaucratiques de la Gesellschaft  (la société) d'autre part. Sauf que, fidèle à sa constante dialogique11, il insiste sur la complémentarité de ces deux éthiques apparemment opposées. Néanmoins, toujours selon lui, Le sentiment de communauté  est et sera source de responsabilité  et de solidarité,
elles-mêmes sources de l'éthique12.

Elargissant ses perspectives au cosmos - et donc à la reliance cosmique - Edgar Morin note que
Un monde ne peut advenir que par la séparation et ne peut exister que dans la relation entre ce qui est séparé13.

En d'autres termes, en réaction contre le temps et l'espace, grands séparateurs nés avec notre monde, apparaissent des forces de reliance (formation de noyaux, atomes, molécules, étoiles, galaxies, etc .) luttant contre la dispersion. Mais dans l'univers, ces forces de reliance ont toujours subi un sort " fragile, périlleux, douloureux "14 leur lutte contre la dispersion (déliance) a par bien des aspects été " pathétique "15.

Avec l'apparition des sociétés humaines surgit un nouvel  ordre de reliance, fondé sur le principe de la reliance communautaire, familiale, groupale, tribale. Ordre renforcé par le développement de la culture religieuse. Car la " religion " (religare, relier) implique  non seulement la reliance entre les membres d'une même foi, mais également la reliance avec les forces supérieures du cosmos, notamment avec leurs présumés souverains, les dieux.

Comme j'ai souvent eu l'occasion de le préciser, la religion n'est qu'un cas particulier de reliance, cas particulier qui implique la référence à un transcendant plus ou moins céleste. Et Morin d'ajouter :
Et c'est sans doute la Reliance des Reliances
que célèbrent les cultes et rites des religions, les cérémonies sacrées, inconsciemment adoratrices
du mystère suprême de la Reliance cosmique16.

En ce sens, nous autres êtres humains sommes intégrés, selon notre auteur,  dans le jeu cosmique entre forces de reliance et forces de déliance :
                                                                  Nous sommes à la pointe de la lutte pathétique
de la reliance contre la séparation, la dispersion, la mort.

En cela nous y avons développé la fraternité et l'amour.17
           Quant à l'éthique, elle est - ou devrait être - pour les individus autonomes  et responsables, l'expression de l'impératif de reliance. Tout acte éthique est un acte de reliance18. Selon une formule typiquement morinienne : " l'éthique est reliance et la reliance est éthique "19 .

          Approfondissant ce qu'il appelle l'éthique de reliance, qu'il perçoit comme une éthique altruiste, Edgar Morin lui assigne la mission de maintenir l'ouverture sur autrui, de sauvegarder l'identité commune, de raffermir et de tonifier la compréhension. En cela il met l'accent sur la dimension normative, sociale et psychosociale de la reliance  (reliance à autrui. aux autres, au groupe). En termes éthiques, il souligne que la disjonction (la déliance) sans reliance permet le mal, tandis que le bien est reliance dans la séparation (la déliance). Reliance et déliance forment un couple conceptuel, duel et dialogique, comme le yin et le yang.

         Or que constate Edgar Morin, après bien d'autres ?  Notre société sépare plus qu'elle ne relie, ce qui fait de nous des êtres en mal de reliance. Impératif éthique fondamental, la reliance commande les autres impératifs - tolérance, liberté, fidélité, amitié, amour, respect, courtoisie - à l'égard d'autrui, de la communauté, de la société, de l'humanité20.

Finalement, l'éthique de reliance s'inscrit logiquement dans  une éthique de la complexité, de la pensée complexe. Voilà qui n'étonnera guère les lecteurs familiers de l'œuvre d'Edgar Morin. La pensée complexe n'est-elle pas par essence une pensée ayant pour vocation de " relier " ? La reliance est au cœur de la pensée complexe, d'une éthique complexe, d'une complexité éthique : la mission éthique peut se concentrer en un terme : ":relier "21. 

Nous le constatons : pour Morin, la reliance est une norme éthique, un impératif intellectuel, social et moral. C'est en ce sens que nous pouvons légitimement parler à ce propos d'une " éthique de reliance ", en la distinguant de l'" éthique de la reliance " dont nous entretient Michel Maffesoli. 
Michel Maffesoli et l'éthique de la  reliance
Ici contraste saisissant, en effet. Et ce tant sur la forme que sur le fond. Si Edgar Morin recourt fréquemment à l'usage du terme " reliance " (plus de  soixante fois, d'après une estimation grossière), Michel Maffesoli, lui, est à cet égard plus parcimonieux. Paradoxal, même : dans son chapitre intitulé " Ethique de la reliance ", il réussit la gageure de parler de reliance sans jamais employer le mot !

De quoi traite-t-il dans ce chapitre ? De participation, de l'ombre de Dionysos, de deep ecology, d'enracinement dynamique … le tout dans la perspective d'une éthique où l'affect a sa part, qui tisse un lien solide entre les individus, favorise l'intensité des relations, valorise la communauté émotionnelle au détriment de la société  beaucoup  plus rationnelle, encourage le sentiment d'appartenance via les mythes, contes et petites histoires comme autant de vecteurs communiels22. Ou encore revivifie la mémoire d'un pré-subjectif, manifeste le triomphe d'une religiosité plus vivace que jamais, génère la communion des saints, cette " pulsion animale " justifiant le besoin inconscient d'exprimer et de vivre  la  nécessaire  sortie de soi23. 

Jusqu'ici, Michel Maffesoli paraît rejoindre Edgar Morin dans sa description de la reliance communautaire. Toutefois il commence à s'en " délier " lorsqu'il évoque le caractère " compensatoire " de ce type de reliance., l'"anomie " qui en est la source, la paranoïa de la modernité, jusques et y compris la reliance à travers les sectes et diverses émissions de télé-réalité. 

Ou encore : le libre-cours d'un inconscient collectif préparant l'adhésion à des produits marchands ou culturels, aux pressions de la mode , la fondation de nouveaux liens sociaux formatés par l'"obscure clarté " des émotions et des passions24. Certes il y a de l'éthiquement positif dans de tels phénomènes, de la densité vitale, une ambiance à certains égards " spirituelle ", une série de dilatations effervescentes, la force de l'esthésie (le " sentir en commun ", du grec aesthesis) antidote de l'anesthésie sociale. Là émerge, chez Michel Maffesoli, l'amorce d'une réflexion critique sur certains processus pervers de " reliance " à l'œuvre au sein de la Gesellshaft …bref d'une  indispensable interrogation éthique sur les enjeux posés par ces types de reliance, ce que résume bien l'expression éthique de la reliance, et des débats qu'elle ne peut manquer de susciter.

Dans cette perspective mérite d'être questionné le glissement de  l'individu, indivis univoque, à la personne (persona) affublée de ses masques divers, la porosité de l'identité et l'émergence des identifications multiples25. Ethiquement, le fait d'être solitaire ne signifie  nullement  être isolé26, ni non solidaire : la solitude bien intégrée peut favoriser l'accueil, le rassemblement, la réunion de ce qui est séparé. Là se nichent les enjeux concrets de l'éthique de la reliance : le retour à des valeurs archaïques refoulées, la re-connaissance des atouts de l'inconscient collectif, l'importance de l'imaginaire. Volet positif : une éthique de l'instant. Volet problématique : quelle place accorder aux leçons du passé, aux défis de l'avenir … ?

En d'autres pages, Michel Maffesoli évoque cette notion de " reliance ", curieusement absente du chapitre censé lui être consacré. Il lui arrive même d'en préciser le contenu, malgré son aversion maintes fois exprimée pour les définitions par lui considérées comme réductrices :
… la perpétuelle interaction qui s'établit entre le matériel, le spirituel ,
l'animal, l'organique, le naturel et le culturel : voilà ce qu'est la reliance 27 
Ethiquement,

On ne peut continuellement comprimer les passions.
Il, convient, bien au contraire de leur permette de s'exprimer28
Dans tout ce qui se passe en nos temps troublés, la morale universelle éprouve de grandes difficultés à maintenir son audience traditionnelle. Mais Maffesoli est tenté d'y percevoir une nouvelle " déontologie " (éthique ?) :
Particulariste. Localiste. Déontologie parfois immorale
ne se reconnaissant plus dans l'unidimensionnalité du sens de l'Histoire,
mais qui, plutôt, privilégie le pluralisme de la reliance29 

Notons ici que par " pluralisme de la reliance ", Michel Maffesoli  entend cette notion dans un double sens : le sens français (on est  relié aux autres, à la nature environnante)  et le sens anglais (on fait confiance - to rely on - aux autres de la tribu et à la nature dont on fait partie). Pour lui il existe une intime et secrète liaison entre la pluralité des lieux et celle des liens. Ce qui l'amène à préciser ainsi sa pensée :
A l'encontre d'une morale une et universelle,
la déontologie-éthique est complexe, concrète,
en ce qu'elle s'enracine dans des manières d'être et de penser dont l'élément essentiel est l 'hétérogénéité30

Ce qui semble donc se vivre aujourd'hui, c'est un renouveau de ce polythéisme des valeurs que la tradition judéo-chrétienne, moderne avait cru définitivement dépasser. Triomphe en notre monde - occidental tout au moins - la réaffirmation du complexe, l'hétérogénéité de tous les aspects de la vie :
Pluralisation de la personne, fragmentations tribales, polyculturalisme galopant
…il y a du polythéime, voire du panthéisme dans l'air31.

Certes le grand " fantasme de l'Un constitue le substrat culturel de la modernité, que l'on retrouve à la base des religions monothéistes32. Mais l'éthique de la reliance s'inscrit paradoxalement en contre-pied de cette vision théologique : primum relationis, la mise en relation, dans le respect des identités multiples, c'est bien cela la reliance33. Propos que ne reliera certainement pas tout psychosociologue averti…
Ethique et reliance : des relations " duelles ", complexes 
A la lecture de ce qui précède,  nous le percevons aisément : les points de vue de nos deux éminents auteurs, malgré maintes convergences dans leurs analyses, ne se confondent pas. Certes tous deux mettent l'accent sur la reliance communautaire, ainsi que sur la reconnaissance des liens épistémologiques et politiques entre reliance et complexité. Tous deux, également, n'accordent que relativement peu d'intérêt à la dimension psychologique - après tout ils se veulent  sociologues plus que psychologues … - de  la reliance (reliance à soi, travail sur l'identité). Partant de prémisses différentes, ils nous proposent finalement des visions complémentaires : Edgar Morin conçoit la reliance comme une éthique, un objectif, une finalité, à la limite un " impératif " ;   Michel Maffesoli, lui, y voit plutôt une réalité, dont il convient de cerner les enjeux, positifs et/ou négatifs. Ethique de reliance dans le premier cas, éthique de la reliance dans le second.                                                                                                         
Complexité, reliance et éthique ;
Pour évoquer les fondements éthiques du recours à cette idée de reliance, il me paraît opportun, à ce stade de nos réflexions et pour la clarté du débat , de reprendre ici une distinction que j'ai exposée à diverses reprises34 . Celle entre les deux notions illustrées par les écrits qui viennent d'être évoqués : d'une part, l'éthique de reliance, c'est-à-dire une éthique qui place la reliance au centre de son système de valeurs ; d'autre part, l'éthique de la reliance, c'est-à-dire tous les problèmes éthiques posés par les théories, pratiques, politiques et actions de reliance (… et de déliance).

L'éthique de reliance

Une telle éthique tend à faire de la reliance une valeur centrale, fondamentale, indiscutable. Sous son égide, l'action visant à créer de nouvelles reliances - psychologiques, sociales, culturelles, cognitives - ou à revivifier d'anciennes reliances distendues, est parée de toutes les vertus. Edgar Morin s'en est fait le chantre le plus convaincant : pour lui, la reliance constitue une valeur à la fois scientifique et sociale, intellectuelle et humaine, cognitive et ontologique, de laquelle l'idée de "communion" n'est pas absente35. Ici aussi  émerge subrepticement la dimension psychosociologique du phénomène …

Or c'est là que le bât peut blesser, aux yeux d'aucuns. Certains se méfient en effet d'une telle assimilation entre les idées de reliance et de communion : n'impliquerait-elle pas une éthique de reliance fusionnelle, synonyme d'aliénation potentielle ? D'autant plus que, complexité oblige, la déliance - elle aussi - paraît pouvoir être érigée en valeur existentielle, du moins dans certaines circonstances : il est de bonnes déliances (celles qui libèrent de liens qui ligotent ou aliènent) … et de mauvaises reliances (celles de foules acclamant les chefs nazis à Nuremberg ou les intégristes iraniens à Téhéran, par exemple). La déliance sociale (une retraite) peut favoriser la reliance psychologique (par la méditation), la déliance cosmique (la mort) peut nourrir la reliance existentielle (des survivants), la reliance cosmique (la méditation transcendantale) peut s'accompagner de déliance sociale (les sectes) et psychologique (l'équilibre mental de la personne).

Pour moi, l'éthique de reliance - du moins dans sa dimension sociale - implique fondamentalement le partage des solitudes acceptées et l'échange des différences respectées (bref l'antithèse de la reliance fusionnelle et de l'idéologie intégriste …). A quoi j'ajouterais volontiers la rencontre des identités affirmées et la confrontation des valeurs assumées, ce qui révèle bien le lien complexe entre les dimensions sociale, psychologique, culturelle et politique de la reliance : en arrière plan, se profile tout le problème de l'engagement social, communautaire et politique, de la démocratie, de la société civile en tant que structure médiatrice (reliante) entre l'individu et l'Etat-Nation, du mouvement écologiste (la "reliance" pourrait bien constituer le thème majeur de son programme politique : reliance homme-nature, homme-environnement, autres types de reliances psychosociologiques entre les hommes, entre les hommes et la cité, les citoyens et la politique, sciences de la nature et action communautaire, etc.).

Une éthique de reliance implique le développement des capacités et des structures de reliance (à soi, aux autres, au monde) : n'est-ce point là le cœur même de maints programmes de formation psychosociologique ? Mais aussi, de façon paradoxale (la pensée complexe n'est pas loin !), être accompagnée d'objectifs antithétiques s'inscrivant dans une éthique de déliance : il s'agira dès lors d'envisager la possibilité de favoriser certaines déliances, de développer les capacités de déliance - sociales et spirituelles - des personnes (capacité de se désaliéner, de conquérir son autonomie), de créer des espaces ou des structures où la déliance pourrait cesser d'être subie ou deviendrait source de nouveaux départs (psychologiques, sociaux ou intellectuels). Une éthique de reliance ne peut faire l'économie d'une éthique de déliance : c'est ce qu'exprime l'expression "éthique de la reliance" dont je me propose maintenant d'évoquer quelques dimensions.

L'éthique de la reliance
En réaction contre une éthique de reliance trop univoque, et partant paradoxalement équivoque, il convient de tracer les grandes lignes de ce que pourrait être une "éthique de la reliance" prenant en compte le caractère duel, dialogique et parfois paradoxal du couple conceptuel reliance/déliance.

La question à  trancher peut être formulée ainsi : quels problèmes éthiques soulève - sur les plans intellectuel, moral et politique - le recours au concept de reliance, qu'il s'agisse d'interprétation scientifique ou d'intervention systémique… étant entendu qu'il est bien difficile de séparer ces différents plans étroitement liés ? Réfléchissons donc à partir de trois pistes, parmi beaucoup d'autres possibles.

Première piste. De la reliance comme réalité  duelle et dialogique
La reliance est une réalité "duelle" : elle inclut, génère - ou suppose - toujours de la déliance. Son unité est une unité "duelle" portant en elle son contraire complémentaire : la déliance. En cela elle est aussi une réalité "dialogique" au sens où l'entend Edgar Morin : "l'association complexe (complémentaire, concurrente, antagoniste) d'instances nécessaires à l'existence, au développement d'un phénomène organisé"36, "l'unité symbiotique de deux logiques qui se nourrissent l'une l'autre, se concurrencent, se parasitent mutuellement, s'opposent et se combattent à mort"37.

Réalité duelle et dialogique, la reliance ne peut être dissociée de la déliance, son double antagoniste et complice : à elles deux, elles forment un couple soumis à des logiques différentes et complémentaires, toutes deux nécessaires à l'existence de la vie psychique, sociale et culturelle, mais aussi à la pratique cognitive de la pensée complexe.

Politiquement, intellectuellement et éthiquement, c'est l'ensemble conceptuel complexe reliance/déliance qu'il convient de toujours prendre en considération.

Deuxième piste. La reliance/déliance, paradigme éthique de l'hyper-modernité ?
Selon d'aucuns (Michel Maffesoli notamment), à une modernité construite sur la raison et la déliance serait sur le point de succéder une "post-modernité" valorisant au contraire les aspirations de reliance. En d'autres termes, le paradigme de déliance scientifique et sociale, typique de la modernité, serait invité à céder la place au paradigme "post-moderne" de reliance. Personnellement, je préfère parler d'hyper-modernité plutôt que de post-modernité : cette dernière expression laisse entendre, en effet, qu'il existerait un "après" de la modernité, différent et distinct d'elle. Or ceci me paraît éminemment contestable, car plus que jamais la modernité et sa logique de déliance sont à l'œuvre. Il n'y a pas réellement une post-modernité supposant la fin de la modernité, mais une modernité poursuivant son développement dialectique, dialogique : en son sein les excès des reliances techniques génèrent la quête de reliances humaines, les déliances scientifiques appellent un travail de reliance interdisciplinaire. C'est pourquoi je préfère parler d'hyper-modernité, terme construit sur le même modèle que ceux d'"hyper-complexité" développé par Edgar Morin38 et d'entreprise hyper-moderne avancé par Max Pages39, pour décrire des réalités en gestation au sein même de la modernité, et de sa culture fondée sur une logique de déliance40.

En considération du caractère "duel" tant du complexe conceptuel reliance/déliance, que de la notion d'hyper-modernité, j'ai envie d'avancer - de façon un peu caricaturale, je le concède - l'idée que, au sein de cette dernière, un double paradigme est à l'œuvre : celui de la reliance pour l'"hyper", celui de la déliance pour la "modernité" toujours active. Le paradigme éthique de l'hyper-modernité serait donc celui du couple reliance/déliance.

Ce paradigme éthique refléterait les problématiques particulières des sociétés hyper-modernes, marquées par l'éphémère, le mobile, la légèreté, la glisse, le surf, la dilatation de l'espace (chacun potentiellement relié à tous les points du monde) et le rétrécissement du temps (l'intensité du temps présent) : délier des contraintes dysfonctionnelles, relier ceux qui éprouvent le besoin lucide de nouveaux engagements psychosociaux.

Troisième piste. La reliance, paradigme du secteur quaternaire
Voici une soixantaine d'années, une thèse optimiste connaissait son heure de gloire : celle de Jean Fourastié sur le progrès technique, économique et social, promu au titre de "Grand espoir du 20e siècle"41 : elle était fondée sur sa théorie des trois secteurs c'est-à-dire, en gros, le primaire (l'agriculture), le secondaire (l'industrie) et le tertiaire (les services). Ce dernier était censé absorber tous les excédents de main-d'œuvre libérés par l'introduction du progrès technique dans les deux premiers. Un élément postérieur est intervenu, que n'avaient pas prévu les scientifiques d'alors : les "nouvelles technologies" (informatique, télématique, bureautique, etc.) ont envahi à leur tour le secteur des services (la grande distribution, les administrations). Demeure toutefois hors de leur emprise un secteur que, dans le prolongement des thèses de Fourastié, je baptiserais volontiers "secteur quaternaire" : un secteur principalement non-marchand qui prend en charge les personnes en difficultés (handicapés, malades, vieillards, exclus de tous ordres) ou simplement en besoin d'encadrement (jeunes, vacanciers, etc.), s'efforce de recréer des liens sociaux pour ceux qui souffrent d'une rupture ou d'une carence de ces liens, à la suite de diverses logiques personnelles et sociales. Bref un secteur qui place au centre de ses activités la "reliance sociale", la réparation des déliances subies, la mise en oeuvre de reliances désirées. C'est en ce sens que la reliance peut apparaître au coeur éthique des projets et des systèmes de valeurs de ce secteur quaternaire.

D'autres enjeux éthiques liés aux stratégies de reliance pourraient être évoqués : la reliance dans ses rapports avec les réalités dysfonctionnelles d'une société "duale", le développement des capacités de reliance (à soi, aux autres, au monde, au savoir) des acteurs sociaux, la reliance comme enjeu politique (éthique de conviction et/ou éthique de responsabilité), la reliance comme outil convivial (au sens d'Illitch : comme outil maîtrisé par les acteurs et ne les dominant pas, "reliant" et non "liant"). La place et le temps manquent pour développer ces différents points. Je préfère clore ici ces quelques réflexions par un clin d'oeil "complexe" et complice reliant prose scientifique et poésie littéraire, sociologie et mythologie, logos et muthos N'est-ce pas, en prime, une façon de relier, réunir, réconcilier les points de vue cousins de Morin le sociologue poète (" il y a un affirmation humaine du vivre qui est dans la poésie, la reliance et l'amour " p. 37) et de Maffesoli le baroque effervescent ( " il y a dans l'imaginaire et le présentéisme ambiants une impulsion vitaliste alliant le matériel et le spirituel…ce qu'on peut appeler la reliance imaginale " pp. 41 et 47), le chantre de la reliance poétique et celui de la reliance esthétique ? Chantres tous deux échappant à la seule gangue  sociologique,  " reliés " surtout par leur commune ouverture - au moins implicite -à la philosophie et à la psychosociologie.

Hermès, dieu de la reliance/déliance hyper-moderne
En effet, puisque la poésie littéraire, par la simplicité complexe de son expression, peut mieux que la prose scientifique rendre compte des paradoxes, de la complexité de toutes choses, pourquoi ne pas nous engager sur une autre piste, celle de la méditation à partir des symboles et de la mythologie ? A cet égard, le personnage d'Hermès ne constituerait-il pas, tant du point de vue pratique que du point de vue éthique, l'archétype ou le dieu de la reliance/déliance ?

Hermès, dieu des médiations, des passages, des carrefours, de la communication. Hermès messager des dieux, intermédiaire entre les dieux et les hommes, entre les hommes, entre la terre et les enfers. Hermès, dieu des reliances multiples, diverses, essentielles.

Mais Hermès est également le dieu des marchands, des voleurs, des menteurs, des filous. Hermès adepte des déguisements, faiseur d'illusions. Hermès, dieu des déliances derrière sa façade de médiateur-reliant.
Hermès, personnage complexe, est aussi présenté comme le dieu des paradoxes et des ambiguïtés. Proche du portier Janus à deux têtes (reliées), ne mérite-t-il pas, en ces temps de religiosité complexe et d'intégrisme menaçant, d'être honoré avec humour comme le dieu de la reliance hyper-moderne, ou, si l'on préfère, comme le dieu duel de la reliance/déliance42 ?

Et puis le caducée, son emblème essentiel, ne symbolise-t-il pas l'équilibre dynamique des forces contraires, leur intégration autour de l'axe du monde ? N'est-il pas le symbole de l'énigmatique complexité humaine et des possibilités infinies de son développement 43 ? N'invite-t-il pas son maître Hermès à se faire le reliant messager  d'une éthique de reliance tout en le (et nous) prévenant de la nécessité d'une éthique de la reliance ?

Marcel Bolle De Bal
Université  Libre de Bruxelles
Bibliographie
AUBERT, N. (ed.).2004. L'individu hypermoderne, Paris, Erès.
BOLLE DE BAL, M. 1985. La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la contre-culture,  Bruxelles, Ed. de l'Université de Bruxelles.
                       (ed.). 1998. Voyages au cœur des sciences humaines. De la reliance. Paris, l'Harmattan, 2 tomes.
CHEVALIER, J. et  GHEERBRANT, A. 1989. Dictionnaire des symboles, Paris, Laffont.
FOURASTIE, J. 1949. Le grand espoir du XXe siècle, Paris, PUF.
LECLERCQ, F. 1999. Le portier du Temple. Visages secrets de Janus, dieu duel, Paris, Detrad.
MAFFESOLI, M.  2007. Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, Paris, La Table Ronde.
MAISONNEUVE, J. 1973. Introduction à la psychosociologie, Paris, PUF.
MORIN, E. 1993. Terre-Patrie, Paris, Seuil.
             2004. La Méthode. VI. Ethisue, Paris, Seuil.
PAGES, M., BONETTI, M., de GAULEJAC, V., DESCENDRE, D. 1979. L'emprise de l'organisation, Paris, PUF.
Résumé
Concept-charnière essentiellement psychosociologique, la notion de reliance , avec son antonyme la déliance, constitue une réalité " duelle " et dialogique, paradigme de l'hyper-modernité et du secteur quaternaire (en grande partie non marchand). Elle soulève des problèmes éthiques récemment bien mis en évidence par deux sociologues de renom, Edgar Morin qui évoque  " l'éthique de reliance " et Michel Maffesoli qui, lui, parle de " l'éthique de la reliance ". Deux visions différentes, mais complémentaires, que l'on tente ici de comprendre et de synthétiser.
Summary
" Reliance " is a french psychosociological  notion which should not be assimilitaded with the english term " reliance", which comes from "to rely on". The translation in english of this french concept could be "re-binding" or "re-linking": it refers to the re-construction of human and social bonds, more or less destroyed by modern societies. Here are analysed the ethical problems linked to the theory and practice of  what some psychosociologists call "the crisis of social bonds".
Mots-clés : Reliance, déliance, dialogique, hyper-modernité, lien social, éthique, Morin, Maffesoli
Key-words :  social bonds, ethics, modernity, Morin, Maffesoli