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© Centre d'@ction pour un Personnalisme Pluraliste


Association des amis d'Emmanuel Mounier
" Penser notre crise actuelle avec Emmanuel Mounier "
Rennes
15 octobre 2010

Table ronde internationale
Intervention de Vincent Triest
Membre de La Vie Nouvelle (Bruxelles)
Président du Centre d'Action pour un Personnalisme Pluraliste (C.A.P.P. asbl)

       
Je me propose de vous exposer trois idées qui tournent autour de la crise, le fil conducteur de ce colloque. La première idée porte sur la crise du lien social. La deuxième sur l'Europe à la lumière - si l'on peut dire - du cas belge. Enfin, la troisième idée, c'est l'ouverture au monde, à l'universel, à travers le personnalisme en Afrique. Comme j'ai peu de temps, je me centrerai chaque fois sur " l'idée de l'idée de l'idée ", c'est-à-dire sur ce qui est au cœur de - et donne du cœur à - ces trois sujets.

1. La crise du lien social

       Nous pouvons parler aussi de la " fracture sociale ". Cette crise frappe la société du bas autant que celle du haut, c'est-à-dire l'Etat en tous ses étages, du local au mondial. " L'idée de l'idée de l'idée ", ce qui est au cœur de ce premier sujet, c'est que quand on étouffe la société du bas, le monde des personnes, l'associatif qui est ce " monde du milieu " (midden veld), on asphyxie aussi celle du haut, à savoir l'Etat.

       Quand Mounier est mort, en 1950, La Vie Nouvelle avait trois ans. Lors de sa création, le mouvement était déjà communautaire, mais il ne s'était pas encore reconnu dans le personnalisme de Mounier. Pas seulement en lui du reste, car cette association d'éducation populaire se révèle très proche des organisations fondées et animées par Marc Sangnier, les plus connues étant Le Sillon sur le plan associatif, ainsi que Jeune République et son socialisme personnaliste, sur le plan politique.

       Je reviens sur ce qui est au cœur de cette première idée qui touche à la crise du lien social. D'où vient ce lien ? D'un " contrat social " originaire, de l'Etat, des religions ? Tout cela vole trop haut ! Le lien social éclot dans le bas de la société, à la hauteur des hommes qui se font face, dans la fraternité, mieux encore que dans le côte à côte de la solidarité. C'est déjà écrit dans une sourate du Coran : " Entrez dans mon Paradis, dans son jardin et ses sources, asseyez-vous les uns en face des autres, et vous serez frères ". Et dans le Talmud, n'est-il pas aussi écrit : " aime ton lointain comme ton prochain " ? Ce sera donc ici bas, entre nous, à hauteur d'homme, que la crise du lien social se surmonte en premier ressort.

2. La Belgique et la crise de l'unification européenne

       Depuis trois ans au moins, chaque fois que je viens en France, mes amis français s'inquiètent pour nous, les " cousins belges ". Les condoléances ne sont pas loin … Eh bien, je vous dit : " N'ayez pas peur, ne vous inquiétez pas ". Ce qui est significatif chez nous, ce ne sont pas nos querelles. Depuis vingt siècles en Europe, on s'est hélas beaucoup battus, et souvent pour des motifs souvent beaucoup moins consistants que ceux qui ont trait, comme en Belgique, au choc des cultures du Nord et du Sud, de la germanité et de la latinité, des cultures et des langues que ces univers charrient. Car c'est d'abord dans la langue maternelle que chacun de nous a été bercé et a appris à penser. C'est pourquoi, toutes les langues sont belles comme le sont toutes les mères.

       En Belgique, il y a ceux qui pensent en néerlandais, ceux qui le font en français, et même en allemand pour ceux qui habitent dans les anciens cantons de l'Est. Il y a ceux qui, nombreux, manient plusieurs langues et donc plusieurs modes de penser. N'est-ce pas dans ce métissage que le surréalisme belge trouve ses racines ? Pour ce 2ème point qui porte sur la crise de l'unification européenne, l'idée de l'idée de l'idée, c'est que ce qui est exemplaire dans le royaume de Belgique, ce ne sont pas nos disputes dites " communautaires ". Cela, c'est banal. Ce qui est remarquable, c'est que Flamands et Francophones se parlent encore, encore et toujours. Là-bas, au Nord, s'écoule le fleuve de la palabre inlassable, un fleuve qui est long mais pas toujours tranquille, au fil de ses innombrables méandres. Et le personnalisme, n'est-ce pas cela ? Le royaume du verbe, de la parole qui s'échange et s'enroule entre nous, s'écoule, s'écoute et se déroute, la parole qui pacifie, mais qui se pose sur le fil du rasoir, car l'abîme est tout à côté, nous ne sommes pas des anges, nous pourrions nous aussi faire la bête, comme en Irlande du Nord, en Yougoslavie, au Kosovo, la liste est longue. Pourvu qu'elles durent, nos causeries interminables dont surgissent d'improbables et incompréhensibles arrangements ! En attendant, n'ayez pas peur, réjouissez-vous avec nous : mangeons, buvons, chantons et dansons !

3. De l'Eurafrique à l'Afriqueurope jusqu'à " Le Monde est mon village "

       Etre ou ne pas être ? Question existentielle qui se pose à chacun dans sa singularité. Comment moi, puis-je être le " Nègre Blanc ", alias le " Blanc cassé ", que je suis, sinon en assumant la crise existentielle qui me traverse depuis que j'ai atterri ici, après avoir été jeté dans le monde là-bas, si loin, au pied des manguiers du Bas-Congo, au cœur de l'Afrique centrale. Dans cet immense territoire, qui s'étend du Centre-Afrique à l'Afrique du Sud, règne la civilisation de l'Ubuntu. On dit aussi le Muntu. Le Muntu, c'est l'homme dans sa constitution relationnelle, autrement dit la Personne. Elle se décline ainsi : Pas de Je sans Tu (mon frère d'en face), et sans Il (mon frère-tiers, que je ne connais pas encore), ni sans Nous-communauté. Le contact de Mounier avec l'Afrique - celle de l'Ouest en l'occurrence - a été bref, un voyage de quelques semaines seulement, mais comment s'étonner que ce périple ait été si intense, riche d'émotions partagées certainement, et révélateur de la profonde proximité entre le personnalisme et la vision africaine de l'homme ?

       L'idée de l'idée de ma 3ème idée, qui formera aussi la conclusion de ce court exposé, c'est que nous, les héritiers de Mounier, devons agir avec détermination et modestie. Avec modestie car - selon ses deux formules qui vont de pair, le " réalisme spirituel " et " l'optimisme tragique ", notre condition humaine est marquée par nos manques qui font notre finitude. Nos " déprises " nous font grandir, davantage que nos " prises ". Cette conscience de notre finitude nous rend toujours plus déterminés à marcher vers notre humanité. Nous croyons en l'homme. Nous désirons le " devenir personne ", cet idéal inaccessible. Nous nous fions à l'ange inaccessible qui se cache en nous et que la bête, qui vit aussi tapie en nous, ne tuera point. Notre humanisme est radical - Plus est en l'homme ! - et existentiel. Pas cérébral, intello. Notre joie de vivre en quête de la personne est dionysiaque et notre élan vital répond à l'appel de Nietzsche : " Soyez brigands et conquérants, partez vers les mers inexplorées, vous qui cherchez la connaissance ".

        Le Monde des Personnes, l'Univers des Muntus, s'offrent à nous, à l'horizon de l'infini. La Parole est sacrée. Tant qu'elle circule entre nous, tout espoir est permis, l'Autre Monde est non seulement possible, il est déjà là, entre nous.

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